Sous la docilité

    Saturday, November 4, 2017 to Saturday, December 2, 2017

    Opening
    • Saturday, November 4, 2017
    17:00 - 20:00

    Mary Anne Barkhouse
    Anna Williams

    À la fin de 2015, Mary Anne Barkhouse et Anna Williams m’ont toutes deux confié leur désir profond de consacrer leur temps à la sculpture afin de créer des œuvres d’une envergure bien plus intime que les commandes d’art public qui les avaient tant accaparées au cours des années précédentes. Je ne pouvais pas ignorer que les deux artistes, chacune de leur côté, m’avaient mentionné leur envie de travailler l’une avec l’autre. De ce besoin est né un ensemble d’œuvres créées par le biais du dialogue. Pour chacune d’elles, il s’agit d’un nouveau départ. Les échanges entre les deux artistes ont trouvé un écho dans le croisement de l’imagerie animale et de l’imagerie humaine.

    Dans chacune de nos rencontres, les artistes ont fait ressortir toutes sortes d’histoires lumineuses sur les animaux. Mary Anne a raconté qu’une fois, elle ne pouvait se rendre au travail, car elle était trop occupée à sauver des papillons, dont certaines espèces prennent des générations à franchir de vastes distances… Anna venait de sauver la vie d’une petite souris acculée au mur par ses chiens, la ravivant avec du miel et du lait. Dans leur vie et leur pratique, ces deux artistes sont motivées bien plus par l’hospitalité et la courtoisie que par la routine et l’ordre établi. Leurs histoires révélatrices ont une portée historique qui, ensemble, façonnent la compréhension de notre place dans le monde, de notre vision du monde et de notre sens de l’autonomie.

    Toutefois, il ne faut pas croire qu’elles voient le concept animalier comme une réponse ou une nouvelle règle de loi.Dans sa nouvelle série d’œuvres intitulée «Aerie», Mary Anne met en scène des oiseaux prédateurs en plein vol. Les animaux entrent dans l’intimité des domiciles humains, en particulier dans les endroits de détente et de repos. Ils sont bien à l’aise assis à table ou nichés dans la literie, adoptant une attitude d’abandon de soi pour produire un effet de distanciation salutaire. La série met l’accent sur des «questions associées à des stratégies de survie, d’un point de vue à la fois personnel et collectif. Au moyen de matériaux qui évoquent la force, l’importance et la vulnérabilité, combinés à des objets utiles qui se rapportent à des situations domestiques, je cherche à créer un récit de résilience qui évoque la capacité de survivre à l’épreuve du feu (pour ainsi dire) afin d’atteindre un lieu de guérison et de réparation (MAB).» En constatant la friction entre la familiarité et les postures de nos propres corps dans les endroits qui leur sont réservés, nous ressentons la pertinence (ou l’impertinence) des règles désincarnées qui proviennent de la tête métaphorique du corps politique (en particulier les commandements qui proviennent par tweets!)

    Le travail d’Anna opère au cœur de mythologies bien connues: grecque («Diana’s Stole», «Leda and the Swan»), biblique («Eve’s Rib»), scientifique («Remedy») et domestique («Gust», «Leaden», «Sanctuary»). La possibilité de créer de nouveaux récits à partir de ces histoires familières motive Anna. Qu’elle évoque le poids monumental des postures héroïques des déesses, le tourbillon de souvenirs haptique produit par les feuilles de chêne suspendues dans «Gust» ou le goût aigre-doux des médecines à base de plantes pour soulager la dépression et autres «maladies de femmes» dans «Remedy», ses nouvelles tournures rafraîchissent dans les histoires les liens entre beauté et ruine, force et perte, conflit et soulagement

    Pour «Leaden», une année mesurée en pas, Anna a récolté chaque matin lors de ses promenades rituelles des nids d’oiseau dans des bosquets le long des rivières d’Ottawa. Pour réaliser ses moulures de nids, l’artiste a obtenu un lot impressionnant de colliers de plomb provenant d’anciens poteaux de clôture situés sur les territoires contestés de la Colline du Parlement, siège du gouvernement canadien. Les notions de conservation, de sanctuaire et de résidence sont ainsi insérées dans des préoccupations beaucoup plus vastes, comme si chaque nid émergeait de son lieu de naissance riverain pour flotter dans l’océan sociopolitique.

    Dans l’espace d’exposition, à une table d’enfant de fortune, le jeune Oiseau-tonnerre de Mary Anne se blottit pour prendre le thé avec son jeune frère, Kolus le Hibou. L’air entre les œuvres des artistes est indéniablement perturbé. Les oisillons de Mary Anne, disgracieux et vulnérables au stade maladroit de leur apparition, sont assis sur des chaises usagées et dépareillées couvertes de motifs de lichen et de mousse. Les jeunes oiseaux de proie jouent en imitant et en adoptant des comportements adultes à l’heure grave du thé, lourde de conséquences. Le jeu est aux limites du champ de bataille de la socialisation, là où les actes de libération ou d’invention folle sont couverts, retournés et redirigés. Mary Anne a créé la série Aerie en réaction à une

    photographie de sa mère prise dans un pensionnat avec quelques-uns de ses camarades. Cette image rare et non officielle croquée par un camarade de classe mettait en scène et encadrait une série de rapports bien différents de ceux que l’on a l’habitude de voir.

    Le jeu englobe à la fois l’agonie et, aussi, le mimétisme (avec son exigeant contremaître, l’Étiquette) comme dans «High Tea With Thunderbird».«Red Rover», cette œuvre où s’affrontent des loups et des caniches représentés à grande échelle, met en scène une «confrontation hypothétique… dans laquelle des éléments sauvages et domestiques sont placés sur une carte pour indiquer le trajet proposé d’un pipeline entre l’Alberta et les côtes de la C.-B.» Les sentinelles, un caniche rose et un loup foncé de «99.96%», saluent les visiteurs du haut d’un poste de dominance et de surveillance: c’est nous qui sommes vulnérables, nous qui sommes en position de réagir et non de commander. Le titre, «99.96%», se rapporte au fait que, sur le plan génétique, il y a moins de 0,04% de différence entre le loup et le chien domestiqué. C’est une donnée effarante certes, mais l’expérience nous montre qu’il s’agit d’une nuance inconciliable. Les jeux d’enfants instruisent les expériences de vie: Red Rover permet à un individu dans le groupe de prendre des décisions tactiques et de changer d’allégeance. Une tentative ratée de gagner imprègne le petit cœur de l’enfant d’un sentiment temporaire de honte, mais d’aucun déshonneur durable. L’enfant crée de nouvelles allégeances et il adopte des changements d’attitudes qu’il n’aurait pu imaginer au préalable.

    Le titre Sous la docilité fait allusion à la subversion ou à la révélation. Les dociles ont déjà été apprivoisés. Pourtant, avec la vie vécue et observée, remémorée et considérée, ces deux artistes enfouissent la docilité dans, en dessous, en dedans, sous. «Sous» est une préposition, ce n’est pas un nom. C’est une extension étroite du nom qui ne le supplante pas, et qui n’occulte aucune règle ou aucun système en vigueur. Il vient plutôt appuyer le nom. Cette exposition est une expérience partagée grâce à la réunion des forces d’hospitalité, comme celles de la congrégation des «Pussyhat» aux oreilles roses. Celles-ci se joignent aux nombreuses autres sortes d’oreilles à poils ou chauves de cette exposition. Ce rassemblement de forces nous aide à accueillir, stratégiquement, tactiquement et autrement «les grands événements joyeux qui se produisent sans fin sur terre» comme le disait e.e. cummings.

    Lisa A. Pai